Sous nos pieds, un espace à cartographier
Lorsque nous regardons nos villes, nous en avons le plus souvent une vision à hauteur d’homme. Dans les grandes métropoles, l’œil peut certes être attiré vers le haut, là où se déploient les constructions de grande hauteur. Mais il est rare que nous nous interrogions sur ce qui se trouve sous nos pieds. Pourtant, si nos villes tiennent debout, c’est parce qu’elles sont solidement arrimées. Si nos eaux usées s’évacuent si facilement, c’est parce que nos réseaux d’assainissement sont efficacement dimensionnés. Si nous arrivons à l’heure à nos rendez-vous, c’est parce que nos réseaux de transport souterrains sont particulièrement bien implantés. Cependant, la connaissance de ce qui se trouve sous nos pieds reste fragmentaire. Non que le sous-sol échappe à toute cartographie: il fait au contraire l’objet d’une multitude de relevés, plans et bases de données. Mais leur assemblage demeure particulièrement ardu.
Certains professionnels sont évidemment spécialisés dans ce domaine. La détection et le géoréférencement des réseaux, par exemple, ont fait d’immenses progrès, aidés en cela par la technologie, d’une part, et la réglementation, d’autre part. À ce titre, la réforme dite «anti-endommagement», entrée en vigueur en 2012 et qui encadre notamment les procédures DT-Dict, a constitué un tournant. Comme le rappelle le code de l’environnement, «les travaux à proximité des réseaux enterrés, aériens ou subaquatiques» doivent désormais «être déclarés pour éviter les risques d’endommagement». À l’échelle des projets, la connaissance et la localisation des réseaux ont ainsi considérablement progressé.
DES DONNÉES ENCORE TROP DISPERSÉES
Pour autant, la connaissance de notre sous-sol urbanisé reste largement lacunaire. Essentiellement parce que les données, lorsqu’elles existent, restent fragmentées, hétérogènes et souvent difficiles à exploiter. D’abord, en raison de leur disponibilité. «Trop souvent, les informations liées aux projets ne servent qu’une fois, sans être ensuite intégrées à une base de données ou partagées. Le premier frein est donc ce “mono-usage” des données», détaille Isabelle Halfon, coordinatrice du projet S-Pass au sein du BRGM. Ensuite, à cause de leur format. «Beaucoup d’informations sont encore transmises sous forme de PDF alors qu’elles existent à l’origine sous forme numérique. Une donnée est ainsi transformée en document, puis redigitalisée pour être réutilisée, ce qui peut paraître absurde», observe par exemple Jonathan Charon, géomètre-expert associé au sein du cabinet Geosat. Des avancées notables sont toutefois intervenues ces dernières années, comme l’adoption du standard StaR-DT, qui instaure un format commun pour structurer et échanger les données de localisation des réseaux, ou la généralisation du PCRS (plan corps de rue simplifié), qui fournit un fond de plan commun et très précis pour localiser les réseaux.
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Ces outils permettent de mieux structurer et partager la connaissance des réseaux, mais ils ne donnent encore qu’une vision partielle de ce qui se trouve sous nos pieds. De leur côté, les métiers de la construction ont depuis longtemps intégré la complexité du sous-sol, et les progrès techniques «permettent aujourd’hui de construire sur pratiquement tous les terrains», affirme Christopher Caplane, directeur technique du groupe Fondasol, expert en ingénierie géotechnique. Mais d’immenses progrès restent à réaliser afin de mieux connaître les entrailles de nos espaces urbains et, surtout, de croiser les informations afin de disposer d’un objet approchant au plus près la réalité. C’est en cela que le projet de recherche S-Pass, conduit par le BRGM et ses partenaires, peut ouvrir de nouvelles perspectives. Demain, c’est-à-dire vers 2030, il devrait permettre de visualiser à la fois la géologie, les carrières, et le réseau de métro du Grand Paris. Après-demain, grâce au progrès technologique et à l’affinage des données, on pourrait imaginer que soient ajoutés à ce modèle les réseaux souterrains d’assainissement, d’eau potable, de gaz ou d’électricité. De quoi permettre de mieux appréhender les profondeurs de nos villes et de modifier celles-ci en menant, par exemple, la nécessaire végétalisation d’espaces urbains devenus autant d’îlots de chaleur. Sachant que le réseau racinaire de certains arbres peut parfois représenter l’équivalent de sa partie visible, on comprend la nécessite de disposer d’une cartographie la plus précise possible des premiers mètres situés sous nos pieds. Là où s’étend un espace à comprendre, dont la maîtrise ouvrira de nouvelles perspectives pour l’aménagement de nos espaces urbains.
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