Rénover le fort Boyard, un défi au quotidien
Subissant les assauts de la houle, le célèbre fort Boyard menaçait ruine. Le département de la Charente-Maritime, qui en est propriétaire, a décidé de prendre le problème à bras-le-corps. Après une première phase de travaux in situ engagée dès l’été dernier, la fabrication de nouveaux ouvrages de protection a débuté à l’automne au port de Nantes-Saint-Nazaire. Le chantier va bon train et, si l’acheminement des premières structures en béton jusqu’au fort a été différé, la fin des travaux devrait néanmoins intervenir, comme prévu, en 2028.
La construction de fort Boyard a été envisagée dès le XVIIe siècle pour défendre la rade de Rochefort contre les Anglais, mais son édification sur un banc de sable immergé s’est avérée un véritable défi technique. Après de multiples péripéties, le projet aboutit enfin dans les années 1860 avec la construction de l’éperon brise-lames, au nord-ouest, et du havre d’accostage, au sud-est, qui protègent ce vaisseau de pierre de la houle. Ironie de l’histoire, le «Fort de l’inutile», comme on le surnomme à l’époque, est alors déjà obsolète, l’augmentation de la portée de l’artillerie permettant désormais de se passer de ses services. Abandonné par l’armée en 1913, il connaîtra une nouvelle vie après la création du célèbre jeu télévisé sur France 2.
URGENCE À AGIR
Depuis son acquisition en 1989, le département en assure l’entretien et le suivi. «Beaucoup de travaux ont été effectués», rapporte Mathieu Barbier, directeur adjoint à la direction de l’eau, de la mer et du littoral du conseil départemental. «Mais l’éperon, le havre d’accostage ainsi que la risberme [le talus de protection des fondations] ont été tellement malmenés qu’à partir des années 1990, il n’y en avait presque plus de traces.» Depuis, le fort subit l’assaut de la mer en direct. Constatant de sérieuses dégradations, le département a mandaté en 2018 un bureau d’études pour réaliser un audit, dont les conclusions ont été sans appel. «Si rien n’était fait dans les années à venir, la ruine totale était inéluctable: seule la reconstruction des ouvrages de protection pouvait sauver le fort!», explique Mathieu Barbier. Des études techniques plus poussées ont ensuite été menées en intégrant la problématique d’élévation des niveaux marins liée au réchauffement climatique pour évaluer si la reprise des ouvrages de protection, demandant un investissement considérable, pouvait constituer une solution pérenne. À l’automne 2022, la décision d’engager les travaux était officialisée. «Le marché de conception-réalisation a été attribué au groupement comprenant ETPO, Architecture Patrimoine et BRL Ingénierie en avril 2024», indique Mathieu Barbier. Maître d’ouvrage, le département a désigné comme assistants à maîtrise d’ouvrage (AMO) Artelia pour les aspects techniques.
En septembre 2025, les travaux de restauration de la risberme ont nécessité 40 rotations de l’hélicoptère assurant le transport des bennes de béton. © Jean-Dominique Lamy
Le coût des travaux a été estimé à 36,6M€ HT. Le département doit les financer à hauteur de 21,6M€, la part des subventions publiques apportées par la direction régionale des affaires culturelles (Drac) Nouvelle-Aquitaine, par le conseil d’architecture, d’urbanisme et de l’environnement (CAUE) de la Charente-Maritime et par le contrat de plan État-région atteignant 6M€. «Le plan de financement a également prévu un montant de mécénat qui s’élève à 9 millions», explique Mathieu Barbier. Ces fonds pourront-ils être réunis? Lancée en décembre 2024 avec la Fondation du patrimoine, la campagne «Sauvons le fort Boyard», qui court jusqu’en 2028, a pour l’instant permis de collecter un peu plus d’un million d’euros. Cette somme s’additionne à d’autres types de financements, dont une contribution de la société de production ALP, locataire du fort pour le tournage de l’émission. «Les marchés sont lancés et on ne s’arrêtera pas en si bon chemin, souligne le directeur adjoint. Et en dernier recours, la part d’autofinancement pourrait toujours être augmentée.»
Le sauvetage du célèbre fort est une opération hors-norme. Le chantier a été inauguré en juillet 2025 par une phase préparatoire consacrée à des travaux de terrassement de la future zone de pose du havre d’accostage et du chenal d’accès, confiés au groupe Merceron TP, sous-traitant du mandataire ETPO. Il s’est poursuivi en septembre par des travaux de restauration de la risberme, pour lesquels pas moins de 40 rotations de l’hélicoptère assurant le transport des bennes de béton se sont avérées nécessaires! «Le démarrage de la préfabrication des ouvrages de protection date de fin 2025», ajoute Mathieu Barbier. Fidèles aux ouvrages historiques sur le plan esthétique, ils visent à offrir au fort une protection adaptée aux futures conditions maritimes, en se projetant sur une durée de vie de 100 ans. Des essais réalisés sur une maquette au 1/30 dans un bassin de test à Ostende, en Belgique, ont permis une modélisation physique en 3D de l’impact du déferlement de la houle. «La réalité des efforts qui s’appliquent sur les ouvrages de protection lors d’événements extrêmes a pu être mesurée grâce à différents capteurs», précise Mathieu Barbier.
DÉCOUVERTE D’OBJETS HISTORIQUES
«C’est une opération d’exception, loin des standards habituels en termes de dimensionnement et d’application d’efforts, avec des densités d’acier et de ferraillage du béton particulièrement fortes», souligne-t-il. La formulation du béton a ainsi dû être adaptée pour qu’il réponde aux contraintes du milieu marin tout en offrant une grande fluidité, nécessaire au remplissage des zones très denses en ferraillage. «S’agissant d’un monument historique, le rendu esthétique a aussi été pris en compte et un gros travail a été accompli sur le matriçage.»
Confronté à la nécessité de réfléchir à de nouvelles solutions techniques, ETPO a décidé de repousser d’un an la mise en flottaison et le remorquage du havre d’accostage. Prévus initialement cet été, ils auront finalement lieu en 2027, en même temps que ceux de l’éperon. Mais d’ores et déjà, les voiles de béton prennent de la hauteur et on distingue très nettement la silhouette des futurs ouvrages sur le chantier de Saint-Nazaire. En mer, les travaux progressent eux aussi à bon rythme. Le terrassement a même permis la découverte d’objets historiques, notamment des anneaux d’amarrage et des pièces en cours d’identification, peut-être des morceaux de canon. «La bonne surprise, c’est que nous avons pu trouver des solutions pour continuer nos travaux même pendant les tournages du jeu», remarque par Mathieu Barbier. Si le chantier continue de progresser à ce rythme, le fort Boyard pourrait même ouvrir ses portes au public en 2028.

