Patrimoine

Bunkers : quel avenir pour les mastodontes de béton ?

Construits pendant la Seconde Guerre mondiale, des milliers de bunkers parsèment le littoral français. Face à ces bâtiments presque indestructibles, collectivités, associations ou investisseurs privés se lancent dans des opérations de valorisation ou des détournements d’usage.
Marie Hérault Le mardi 7 juillet 2026
Lieu mémoriel et culturel, à Saint-Nazaire, l’ancienne base sous-marine mixe les usages. © Alexandre Lamoureux

«Les bunkers sont des ovnis du patrimoine», observe Emmanuel Mary, chargé des patrimoines à la ville de Saint-Nazaire. «Ce sont des bâtiments totalement atypiques de par leurs formes, conceptions, dimensions ou pathologies. Ils sont sans équivalent.» Majoritairement conçus durant l’Occupation, les batteries, bunkers ou blockhaus font depuis face à des destins hétérogènes, entre préservation mémorielle, reconversion et abandon. La première voie, évidente, est celle du témoignage historique, notamment au travers d’initiatives associatives ou de projets portés par des particuliers passionnés, à l’image des chantiers de restauration bénévoles de l’association AtlanticWall Memory (Noirmoutier) ou de musées privés (le Grand Blockhaus à Batz-sur-Mer, Les Sables-d’Olonne ou La Rochelle). Il existe même des démarches familiales, telles qu’Atlantic Wall Explorers, visant à parcourir l’intégralité du mur de l’Atlantique.


SECONDE VIE ET INTÉGRATION URBAINE

D’autres acteurs cherchent à dépasser le cadre du souvenir pour engager des reconversions et inventer des usages insolites. À Saint-Nazaire, la base sous-marine a ainsi été intégrée au projet de ville: d’abord lieu de stockage industriel, elle abrite désormais le musée Escal’Atlantic, la scène de musiques actuelles VIP, le sous-marin L’Espadon et bientôt des parcours d’accrobranche. «Ses chiffres donnent le vertige: 40.000m2 de surface au sol pour 500.000m3 de béton», constate Michel Ray, adjoint à la culture de Saint-Nazaire. «C’est pour cela que son sort s’est finalement vite scellé: sa destruction était techniquement et financièrement impensable, et la ville s’était reconstruite autour. Dans les années 1990, la municipalité a donc décidé d’aménager la ville “avec” et non “contre” en créant une continuité entre la base et le centre-ville grâce à la construction d’une passerelle, ou le perçage de ses alvéoles pour obtenir un effet de porosité. Enfin, cette intégration est passée par la multiplication des usages au cœur même de la base. Ça peut paraître antinomique avec notre histoire, mais la mémoire s’incarne aussi à travers les usages. C’est une façon de s’approprier les lieux.» Sa maintenance représente toutefois un coût permanent. Une nouvelle campagne d’étanchéité de la dalle de couverture est ainsi estimée entre 7 et 8 millions d’euros.

 



Le déplacement du trait de côte condamne de nombreuses structures à basculer sur l’estran ou dans l’océan. © Christophe Cappelli / Adobe Stock

 


 

Avec le projet «Destination Bunker», le fonds de dotation MG souhaite quant à lui faire intervenir des artistes, architectes et designers pour redonner une seconde vie aux vestiges perdus dans les dunes sauvages de la ria d’Étel (Morbihan), en y installant des observatoires, des œuvres d’art ou des cellules d’hébergement. Mais à bâtiment exceptionnel, contraintes proportionnelles: pour n’importe quel porteur de projet, le parcours est jalonné d’obligations lourdes entre audit structurel, dépollution, conformité avec le PLU, adaptation aux normes de sécurité des ERP et raccordement aux réseaux (eau, électricité, télécommunications).


DES INVENTAIRES FRAGMENTÉS

Beaucoup de ces édifices sont toutefois condamnés à l’abandon. Principalement parce que, faute de moyens, les propriétaires publics ou privés ne savent pas quoi en faire, mais aussi parce que, «depuis la Seconde Guerre mondiale, la nature a repris ses droits», déclare Régis Leymarie, délégué adjoint du Conservatoire du littoral de Normandie. «Aujourd’hui, l’érosion ou l’élévation du niveau de la mer sont des données physiques qui s’imposent à nous. Le déplacement du trait de côte condamne de nombreuses structures à basculer sur l’estran ou dans l’océan.» À la batterie de Longues-sur-Mer (Calvados), le poste de commandement de tir a ainsi été fermé en raison des risques d’effondrement de la falaise. Moins dangereux, mais tout aussi sensibles, d’autres lieux doivent être fermés pour protéger la faune qu’ils abritent, comme le souterrain de Laye à Jobourg (Manche) qui concentre une importante colonie de chauves-souris. «C’est difficile à accepter, car ce sont des sites hautement symboliques, prévient Régis Leymarie. Mais leur vulnérabilité doit nous inciter à reréfléchir à leur valorisation.»
En France, il n’existe aucune base de données nationale permettant d’identifier les structures clés avant leur disparition. Des initiatives menées par des passionnés existent cependant, comme relikte.info (un site collaboratif recensant les fortifications européennes), et des projets émergent localement: en Normandie, la quantification des bunkers est intégrée au projet d’inscription des plages du Débarquement à l’Unesco; en Pays de la Loire, la Drac s’appuie sur des inventaires ciblés pour repérer les pièces architecturales les plus notables. L’avenir de ces géants de béton s’écrira donc au cas par cas, au gré des réalités de chaque territoire.

 



Le Grand Blockhaus de Batz-sur-Mer ausculté par les géomètres-experts

 

En mai, dans le cadre de la Semaine des géomètres-experts, trois professionnels de la région nantaise — Corentin Lemonnier (cabinet SNA Géomètre Expert), Florian Cesbron et Guillaume Guyet (cabinet Sculo-Chatellier) — ont mené une opération technique d’envergure au Grand Blockhaus de Batz-sur-Mer. Ce poste de commandement de tir allemand, transformé en musée privé, ne disposait d’aucun plan récent. Après numérisation complète en 3D de l’édifice, ce travail a permis de générer de nouveaux plans d’existant, des coupes et des élévations de façades inédites. «Nous avons eu des surprises, explique Florian Cesbron. Les données révèlent la topographie militaire du site: la butte artificielle devant le bloc culmine à 19m d’altitude, soit plus de 3m au-dessus du niveau bas du bâtiment, afin de dissimuler le blockhaus des tirs ennemis depuis l’océan. Les relevés ont également confirmé l’application rigoureuse des plans standardisés allemands, tout en dévoilant des ruses de camouflage.» Pour Corentin Lemonnier, cette mission inédite a également permis de «démontrer au grand public que notre profession ne se limite pas à des missions de bornage ou de division. Nous cartographions et mesurons des patrimoines historiques et ainsi, participons à leur compréhension et à leur mise en valeur.»

 


 

En poursuivant votre navigation, vous acceptez le dépôt de cookies sur votre ordinateur, en savoir plus fermer