Urbanisme

Sagrada Familia, géante devenue gênante

Le centenaire de la mort d’Antoni Gaudí doit marquer le couronnement de la construction de la basilique, avec l’inauguration de sa tour la plus haute. Loin d’être achevés, les travaux vont désormais devoir affronter un nouvel obstacle.
Marti Blancho Le dimanche 28 décembre 2025
La construction d’un grand escalier menant à la future façade principale nécessite la démolition de deux îlots urbains. © marchello74 / Adobe Stock

Cent quarante-trois ans après le début du chantier, la Sagrada Familia reste inachevée. Les travaux, eux, continuent, financés par les recettes croissantes d’un flot ininterrompu de visiteurs. La basilique barcelonaise, monument le plus visité d’Espagne, a reçu plus de 4,8 millions de touristes et engrangé quelque 130 millions d’euros en 2024. On vient du monde entier admirer le «temple expiatoire», récemment devenu la plus haute église du monde. Depuis le 30 octobre dernier, l’édifice conçu par le génial architecte catalan Antoni Gaudí culmine à 162,9m, après la pose de la base de la croix qui couronnera la tour de Jésus, élément central de l’édifice. La flèche devrait être finie cette année pour faire coïncider l’inauguration avec le centenaire de la mort du concepteur du temple et pape du modernisme catalan.
Si tout roule en hauteur, difficile d’en dire autant au ras du sol. Un affrontement larvé oppose les riverains à la fondation chargée des travaux. La construction d’un grand escalier menant à la future façade principale, dite «de la Gloire», nécessite la démolition de deux îlots urbains. Les plans d’origine prévoient une longue et ample allée qui naît rue de Majorque, au pied de la basilique, croise la rue de Valence puis débouche sur celle d’Aragon, 250m plus loin. Pour cela, les quelque 10.000 habitants d’environ 3.000 logements et une cinquantaine de commerces devront être expropriés.

 


 

L’édifice culmine à 162,9m depuis la pose, en octobre dernier, de la base de la croix qui couronnera la tour de Jésus. © Fundació Junta Constructora del Temple Expiatori de la Sagrada 

 


 

Si la controverse est connue depuis des décennies, les intéressés ont longtemps évité l’affrontement direct. Les bâtisseurs ont préféré regarder vers le ciel plutôt qu’à leurs flancs. Mais les travaux en hauteur arrivent à leur terme. L’épineuse question de l’entrée principale revient donc sur le devant de la scène, et l’épée de Damoclès d’une éventuelle expropriation pend, toujours plus proche du crâne des riverains.


LES RIVERAINS FACE AUX «HÉRITIERS DE LA PENSÉE DE GAUDÍ»

Aujourd’hui, la mairie fait l’autruche. De timides tentatives de négociation ont pourtant eu lieu. En 2017, l’ancien exécutif commençait par régulariser le chantier, qui ne disposait toujours pas de permis de construire. La ville s’était ensuite lancée dans une réflexion sur l’aménagement des alentours. «Nous voulions améliorer l’espace public et exiger de la Sagrada Familia qu’elle participe à sa bonne intégration dans le quartier», se rappelle Xavier Matilla, architecte en chef de la ville de 2019 à 2023.
L’administration essaie alors de contenter les deux parties avec une solution intermédiaire: amincir le grand escalier et le circonscrire à une partie du premier îlot, au lieu des deux initialement prévus. «La fondation et les habitants semblaient satisfaits du scénario quand on le leur a présenté, juste avant le Covid», assure Xavier Matilla.
Quelques années plus tard, la confrontation ne semble pourtant pas désamorcée. «Nous sommes prêts à négocier mais nous n’allons pas renoncer à être les héritiers de la volonté de Gaudí», claironnait Esteve Camps, président délégué de la fondation de la Sagrada Familia, en 2023. Le responsable enfonce le clou en 2025: «Le grand escalier sera construit: un pont enjambera la rue de Majorque et les marches commenceront une fois franchie la chaussée». Sans donner plus de détails sur la réalisation complète de la vision de Gaudí: une terrasse ornée d’une vasque enflammée et d’une fontaine propulsant un jet d’eau à 20m de hauteur. Le plus célèbre des architectes catalans prévoyait aussi un assortiment de démons, idoles et autres hérétiques pour représenter l’enfer dans l’espace sous le pont: le châtiment éternel sur le trottoir.


UNE IDÉE ORIGINALE DÉNATURÉE

Un siècle après la mort du père de la Casa Batlló, nombreuses sont les voix à dénoncer l’entêtement de la fondation à matérialiser l’idée originale; d’autant plus que le projet était encore très flou du vivant de Gaudí, qui adaptait et réajustait au fur et à mesure son œuvre. «L’architecte n’a laissé qu’un petit dessin», expliquait en 2016 Jaume Sanmartí, alors directeur de la chaire Gaudí (1), critiquant une construction faite «en son nom mais sans être de lui».

 


 


20 millions
Le quartier voit défiler quelque 20 millions de touristes par an. Chaque jour, un flot d’autocars entrave la chaussée. Les escalators de sortie du métro, à l’angle de la basilique, sont devenus un décor pour vidéos TikTok.

 


 

«D’un point de vue architectural, le projet d’origine a été amplement perverti par les technologies et les matériaux contemporains. Parler d’authenticité n’a plus aucun sens», estime Xavier Matilla, sans pour autant réclamer l’arrêt des travaux, comme l’exigeaient Le Corbusier, Ricardo Bofill, Joan Miró et tant d’autres dans une tribune commune publiée en 1965. «Il faut désormais se concentrer sur l’intégration urbaine. Nous devons faire en sorte que la Sagrada Familia ne soit pas seulement une source de revenus pour le temple mais qu’elle profite à la ville et à ses habitants.» Dans un quartier submergé par 20 millions de touristes par an, ce n’est pas une mince affaire. Chaque jour, un flot d’autocars entrave la chaussée. Le commerce local est une chimère et les escalators de sortie du métro, à l’angle de la basilique, sont devenus un décor pour vidéos TikTok. À l’intérieur du temple, le niveau sonore tient plus de l’assourdissant brouhaha d’un palais des congrès que du silence monacal.
La livraison du chantier est prévue pour 2035, environ. D’ici là, il faudra concrétiser le projet pour la façade de la Gloire, solliciter les permis nécessaires et une modification du plan d’urbanisme, qui sera sûrement combattue face aux juges par les riverains. Depuis le temps, la fin des travaux, maintes fois décalée, apparaît toujours plus incertaine. La construction de l’église moderniste rivalise déjà avec celle de la vieille cathédrale gothique du centre historique. À ceci près que cette dernière est terminée depuis le XVe siècle.


(1) Centre de l’école d’architecture de Barcelone (Etsab) dédié à l’étude et conservation de l’œuvre de Gaudí.

 


 

Controverse autour du plan d’urbanisme

 

Pour justifier la démolition des immeubles face au temple et dégager une grande allée, la fondation de la Sagrada Familia invoque le plan d’urbanisme historique. Les documents en vigueur sous le franquisme destinaient ces terrains privés à un espace vert public, ouvrant ainsi la voie à l’expropriation. La mairie n’a pourtant jamais exercé ce droit. Bien au contraire: en 1975, la ville a concédé un permis de construire à un promoteur pour tout l’îlot, après validation par un rapport gouvernemental. Suffisant pour que les riverains considèrent comme illégale leur expropriation.

 


 

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